Et me voilà rendu au Vésinet dans les Yvelines.
Sympa la ville, coquet le coin, chic comme banlieue. J'aurais pu tomber plus mal. Certes. Mais c'était sans compter avec le chien propriétaire des lieux. Un malade, un névrosé, un gueulard. L’horreur absolue.
Husky de son état, 8 ans, avec des yeux d'une étrange couleur : bleue. Je ne savais même pas que cela existait, il m'a accueilli comme si j'avais l'intention de déterrer tout le jardin, lui voler sa gamelle et lui piquer ses copines. Bonjour la tronche des copines ! Des yeux bleus lavasses et aucun caractère. Moi je les aime toniques, joyeuses, aux yeux marron et pas grosses dondons aux allures mollassonnes.
J'ai vécu l'enfer pendant 4 mois. Il m'aurait bouffé tout cru. Fort et costaud le bougre. Rappelons que j’étais encore un chiot.J'étais mélancolique, malheureux, je dépérissais à vue d’œil.
Un soir ma maîtresse a dit :
Je ne vois qu'une solution, nous séparer de Russel. Il faut nous rendre à l’évidence, il est trop malheureux ".
Voilà.
L'anéantissement de toute une vie. Une fracture affective dont je ne me remettrai jamais. Chien perdu sans collier c'était moi.
J’avais du abandonner l’Amérique, mon tendre et cher pays, et ma maîtresse adulée me quittait.
J'ai tout tenté pour qu’elle ne me laisse pas. Gigoter mon petit bout de queue à l'approche du Husky, me faire tout petit petit petit dans un coin du jardin, manger après lui (vous imaginez le supplice), être l'ombre de l'ombre de son os favori.
Je n'existais plus. J'avais perdu 2 kilos et envisageais sérieusement les antidépresseurs et une psychothérapie de choc.
Un soir, il faisait nuit et il pleuvait. Vous voyez le tableau. Dans le genre sininistre on ne fait pas mieux. Deux inconnus ont débarqué à la maison. Petite précision : ma maîtresse n'était, volontairement, pas là. Belle maman les a aimablement reçus, leur a offert l'apéritif, des gâteaux secs et je ne sais plus quoi.
Coup de foudre réciproque.Une femme : la mère, sympa, joviale, tendre, très mama.
Un garçon : le fils, drôle, dynamique, chaleureux, joueur.Il ont dit
"C'est d'accord, nous sommes enthousiastes et adoptons Russel. Nous viendrons le chercher demain".
Quoi ? comment ? pour aller où ? Allô la lune ici la terre. Je peux avoir une explication S.V.P. Est-ce que quelqu'un pourrait traduire en langage J.R.T. ?
Vous imaginez aisément la nuit et la journée que nous avons passées ma maîtresse et moi. De l'amour à ne plus savoir qu'en faire. Cela débordait de partout. Elle pleurait, sanglotait, m'embrassait, me serrait tellement fort contre elle que j'en avais le souffle coupé puis elle est partie sans me regarder ne voulant pas assister à la rupture définitive.
J’étais anéanti toutefois un brin curieux de les rencontrer à nouveau. Ils m’avaient fait une très bonne impression.
Arrivée d'un l'homme. Le père. Je ne le connaissais pas celui-là. Un grand et grassouillet barbu à la voix grave. Un gentil, je l’ai tout de suite vu à ses bons yeux.
Et paf, me revoilà dans la caisse avion. Çà ne va pas recommencer. Au secours, je ne veux pas aller dans la soute. Je me suis calmé quand j'ai vu tous mes joujoux favoris : mon Snoopy newspaper, mon pommpomm violet, ma baballe rouge et mon torchon doudou.
Et puis, bien le père. Pour me calmer et mieux m’apprivoiser il m'a offert une petite friandise genre bonbon os à moelle qui m'a fait retrouver les babines (le sourire pour ceux qui ne parlent pas J.R.T.).
Le trajet a duré 10 minutes. Raisonnable. Et j'ai connu les deux autres membres de la famille : l'autre fils, super génial, parties de rigolade et de cache cache assurées et la grand-mère. Je ne vous raconte pas ses monstrueuses gamelles : *** au guide J.R.T. Le bonheur.
Et voilà comment je me suis retrouvé dans cette nouvelle famille.
Mon coin à moi, mon panier où je ne mets jamais les patounettes mais qui sert de rangement pour mes petites affaires personnelles, mes nouveaux jouets, de nouveaux copains et copines. J’en ai repéré une…. Je ne vous dis que çà ! Je monte sur les lits des garçons et m’enfouis sous les couettes (pas celui de la mère et du père sinon je me fais en…….). Pas de Husky à l’horizon pour me mener la vie dure et me narguer. Des ballades à n’en plus finir. Remarquez que je ne suis jamais fatigué. Toujours en pleine forme pour déterrer tout et n’importe quoi. Courir après les hérissons, les chats, les oiseaux. Jouer pendant des heures avec les feuilles qui s’envolent. Comparer ma truffe à la truffe de Léopoldine, une copine caniche très sympa. Prendre des bains. J’adore. Sauter dans la baignoire remplie d’eau c’est la patte (le pied pour ceux qui n’ont rien compris). Bref, je mène une vie de rêve.
Il y a juste eu un épisode un peu sensible :
Un samedi matin la mère a prononcé, en me regardant fixement, une phrase étrange :
«Il faudrait le faire tatouer».
J’en ai marre moi. C’est quoi encore cette histoire de tatouage ? Je veux la paix.
Je me suis retrouvé le samedi suivant chez un mec à lunettes «chiennement» calme (vachement si vous préférez). Je le connaissais déjà. Il m’avait ausculté et avait dit à l’époque :
«Il est en pleine forme».
Je le savais déjà. Pas besoin de lui, il n’y avait qu’à me le demander.
Au secours. Sauvez moi. Il a une arme dans la main. Il va me torturer.
Dodo. Rideau.
Je me suis réveillé dans une cage, entouré de copains et copines dans un sale état, avec une inscription violette dans l’oreille. J’aurais préféré une autre couleur, cela ressemble au bleu ! Il paraît que c’est pour toute la vie et que mes maîtres pourront me retrouver plus facilement si je me perds. Tant mieux.
Marco, un ami Brésilien a dit à la mère
«Quelle drôle d’idée de vouloir faire tatouer ton chien. Tu vas lui faire tatouer quoi ?».
Il croyait qu’on allait me graver une fleur, une étoile, une moto où je ne sais trop quoi.
Il n’y a qu’en France (enfin je crois) que cette précaution se pratique. Au fait, si il y a d’autres pays qui s’adonnent à ce genre d’indispensable torture j’aimerais bien le savoir.
Reconnaissez, quand même, qu’ils sont astucieux ces Français. Toujours inventifs. Heureusement qu’ils ronchonnent sinon ils seraient parfaits. Ben oui, que voulez-vous j’ai changé d’avis. Depuis j’ai goûté le fromage et les cuisses de grenouilles. Un délice. Surtout le fromage. Miam.
J’ai poussé, dans ma cage, des cris stridents. Oui, oui stridents. C’est ce que le vétérinaire a dit au père quand il est venu me chercher. Le véto n’avait jamais entendu çà de toute sa vie. Incroyable. Je sais me distinguer des autres, reconnaissez-le.
Je me suis vu rester dans cet espace clos toute ma vie. A côté de moi il y avait un Labrador, du nom de Filou, plutôt mal en point. De l’autre côté Princesse, une Teckel en fin de vie. En face, un chat (beurk) étalé comme une crêpe des pansements partout genre momie.
Je l’avoue sans honte, j’ai eu peur. La grande frousse. La trouille monumentale.
Quand le père est entré j’ai aboyé de toutes mes forces pour être bien certain qu’il me verrait. J’ai réveillé tout le monde. M’en fiche. La porte de la cage s’est ouverte, je lui ai sauté dans les bras. A moi la liberté, les biscuits au fromage et les donzelles en chasse.
De temps en temps il m'arrive de repenser à mon ancienne maîtresse. Son souvenir s'estompe doucement. Je suis même incapable de faire apparaître son visage devant mes yeux. C’est vous dire si je suis heureux.
Je vis avec ma petite famille depuis six ans et suis le chouchou, l'amour, la tendresse mais aussi le spécialiste des bêtises.
J’ai déchiqueté un vieux morceau de chiffon très moche posé par terre. Le père m’a mis une volée dont je me souviens encore. Il paraît que le morceau de chiffon s’appelle un tapis d’Orient et qu’il a de la valeur !
C’est quoi «de la valeur» ? Pour moi c’est mon os, mes baballes, mes coin-coins et mon doudou. Le reste je m’en fiche.
Je me suis également attaqué à un livre situé en bas de la bibliothèque du couloir. Je peux expliquer pourquoi. La couverture est bleue. Cela doit vous rappeler quelque chose ! Le bouquin en question parle d’un certain Gauguin. Je ne le connais pas moi ce gars là. Si le livre avait parlé des chiens en général ou des Jack Russel terrier en particulier, je me serais (peut-être, faut voir) tenu tranquille. Mais là, franchement, je ne pouvais plus me contrôler. D’autant, qu’à l’intérieur du livre, il y a du bleu partout.
La mère était furieuse et j’ai été puni. Elle m’a enfermé dans le cellier de la cuisine pendant 1/2 heure et m’a dit :
«Tu es vilain, je ne te parle plus».
J’ai bien ri en mon fort intérieur car le cellier sert de garde manger et l’odeur dégagée est subtile et alléchante. Une punition çà ! Non. Un grand rêve gastronomique. Quant à ne plus me parler, hi hi hi, c’est impossible : elle est bavarde comme une pie.
D’ailleurs c’est elle qui est revenue. Quand je suis sorti, très digne et l’air dégagé, du cellier, elle m’a parlé pendant 1 heure. Et que je ne devais plus faire de sottises, et qu’elle m’aimait quand même, et qu’elle était très attachée à ses livres, et qu’elle n’aimait pas me punir… Je ne m’en sortais plus. Je suis allé me réfugier dans la chambre du fils aîné et j’ai fait semblant de dormir sur la couette moelleuse. Toujours vigilant et attentif, mon oreille droite dressée et mon œil gauche ouvert à moitié. On ne sait jamais…
Comme la mère ne sait plus quoi inventer pour me gâcher la vie et m’empêcher de faire mes chères bêtises – j’ai repéré le tapis de la salle de bains si vous voyez ce que je veux dire – elle a entrepris une méthode révolutionnaire pour «pondérer mes comportements» : le clicker training. C’est quoi encore ce charabia ? Elle a toujours des idées bizarres.
Par exemple nous sommes, la mère et moi, carrément entrés en conflit lors de la rédaction de mon histoire. Je reconnais que j’ai quelques difficultés à saisir le texte moi-même : mes grifounnettes accrochent aux touches du clavier. Aussi, je lui ai demandé de m’aider. Et c’est reparti… Elle a encore mis son gros grain de gros sel là où on ne lui demandait pas.
«Mon Russelinouchouchou (et oui c’est elle qui m’a afflué de cet horrible nom), on ne dit pas çà. Tu vas voir, je vais écrire ton histoire et ce sera beaucoup mieux après».
Mais enfin c’est un monde. De quoi je me mêle ? C’est mon histoire, pas la sienne.
Cela dit, je tiens à préciser que je ne me laisse pas faire. Je grogne et montre ma superbe et irréprochable dentition quand quelque chose ne me convient pas. Par exemple la mère parle à deux choses très bizarres en me tournant le dos. Je ne supporte pas. Je grogne. Les deux choses en question se nomment des tortues. Je les trouve moches et nulles. Vous ne pouvez imaginer pas à quel point. Tout le temps dans leur aquarium et l’impossibilité de leur lancer ma baballe. Contact impossible.
Il paraît que j’ai beaucoup de caractère. Normal pour un J.R.T. pure race. A première vue cela n’impressionne personne. Il va falloir que je trouve autre chose. Si vous avez des idées je suis preneur.
Depuis que je vis avec eux j'ai appris, car je suis aussi un petit malin qui écoute tout, que ma famille avait perdu leur chienne : LOST. Je vous jure que c'était son nom je n'ai rien inventé. Elle est partie le 28 décembre 1998 après 15 ans de tendresse. Je suis arrivé le 26 janvier 1999.
Si vous êtes intéressés, je vous raconterai son histoire. J’en ai eu les larmes aux yeux en l’écoutant.
Et puis je vous raconterai aussi l’histoire de CARIBOU (quel nom. Mais où vont-ils les chercher ?) la chienne qui a précédé LOST.
Sympa sa venue dans la famille où les garçons n’étaient pas encore de ce monde. Elle a vécu 17 ans. Vous vous rendez compte ? Remarquez que tout cela me rassure. La maison est bonne et on y fait de vieux os.
Mon changement de famille a pu se réaliser grâce au vétérinaire commun. Je sais maintenant que mon ancienne maîtresse a fait tout cela par amour pour moi. Elle s’est sacrifiée pour que je sois heureux. C’est çà l’amour avec un grand A. C'est beau vous ne trouvez pas ?
Je coule des jours paisibles et heureux. Je vole les chaussons, grignote les chaussettes (neuves de préférence), mange comme quatre et grimpe sur tout (pour rappel : sauf le lit de papa/maman, ils demeurent intraitables).
La mère a envoyé ma photo et un petit article au club du J.R.T. de Saint-Lô en France. Vous pourrez donc m'admirer, perché sur les accoudoirs des fauteuils, mon maître derrière moi. Il y a juste une petite erreur d'identité de propriétaire mais ce n'est pas bien grave. Je ne vais pas me formaliser pour si peu, j'en ai vu d'autres. Au fait, je suis aussi sur Internet. Le problème c’est que la photo que la mère a envoyé de moi n’est pas terrible. La famille n’est pas très douée pour imprimer de la pellicule et je perds beaucoup de ma personnalité et de mon charme naturel. Si vous voulez en voir d’autres contactez moi directement sans passer par elle.
Voilà. C’est mon histoire.Elle est pas belle la vie d'un J.R.T. ?
Russellement vôtre.
P.S. - Au fait, mon petit maître avec lequel je joue à cache-cache est parti dans mon pays de naissance. Il a habité San Francisco pendant 18 mois. Quand je vous dis que ma vie est une longue suite de séparations…
Avouez, quand même, que mon histoire n’est pas banale !